"Pour se rappeler qu’elle s’est séparée des animaux, l’humanité les mange" Florence Burgat entretien de Fabienne Pasau

, par Estela Torres

https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_florence-burgat-pour-se-rappeler-qu-elle-s-est-separee-des-animaux-l-humanite-les-mange?id=9748345

Fabienne Pasau
le vendredi 27 octobre 2017

Remontant au paléolithique et à l’Antiquité, Florence Burgat, philosophe et directrice de recherche à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), montre comment, du sacrifice à l’abattage industriel, les hommes ont choisi de maintenir une relation sanglante aux bêtes. Un problème métaphysique plutôt que nutritionnel donc...

Elle publie L’Humanité carnivore (Seuil), où elle interroge les soubassements anthropologiques et philosophiques de l’alimentation carnée.

Il est important selon elle de montrer que la contestation du carnivorisme n’est pas une question de société d’abondance, mais bien une interrogation philosophique qui a toujours jalonné les traditions de pensée.


La notion de sacrifice idéalisée ?

1e partie

Pourquoi l’humanité a-t-elle le désir de faire couler le sang animal ? Cette interrogation philosophique était déjà vive dans l’Antiquité. L’interrogation sur la légitimité de l’abattage des animaux pour les manger, ce que Pythagore puis Porphyre ont appelé le "meurtre alimentaire", n’a pas attendu le traitement industriel des animaux pour être posée.

Florence Burgat s’attarde longuement sur la notion de sacrifice animal. On entend souvent qu’auparavant, on sacrifiait les animaux, c’est à dire qu’on les tuait avec parcimonie, avec respect et que tout ça avait du sens. Tandis qu’aujourd’hui la mise a mort n’a plus de sens, qu’elle est industrielle et que la boucherie est donc l’inverse de l’entreprise sacrificielle. "Il ne faut pas s’en tenir à cette vision idéalisante mais regarder quelles étaient les pratiques sacrificielles. Cette notion de sacrifice n’est-elle pas un pur produit exégétique ?"

La mise à mort était une activité extrêmement banale et rythmait l’activité quotidienne. Il y avait une très grande pluralité des modes sacrificiels, une très grande banalité de ce geste qui pouvait être effectué par des prêtres mais aussi par des fermiers, par n’importe qui en fait. Il ne restait donc plus grand chose de cette définition mise à l’honneur du sacrifice, d’autant que la façon de tuer les animaux pouvait être extrêmement cruelle. "Aujourd’hui les gens disent, il faut revenir à ça. Qu’est-ce que ça veut dire ?", s’inquiète Florence Burgat.

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©Sue Coe


La non-violence de Ghandi concernait aussi les animaux - © Tous droits réservés
2e partie

Il y a des veilleurs, de Plutarque à Vinci, qui montrent la voie. Certains monarques ou empereurs ont édicté des principes qui ont modifié les pratiques alimentaires de façon durable en Chine, au Japon ou en Corée. Postulant que la violence, où qu’elle se passe, laissait des traces indélébiles...

Florence Burgat explique : "Ghandi a réfléchi toute sa vie à l’extension du devoir de non-violence envers les animaux. A la fin de sa vie, il se rapproche du gouvernement pour mettre en place un programme agricole au sein duquel l’abattage des animaux deviendrait économiquement absurde. Pour que le modèle soit pérenne, il faut que tout le monde y trouve son compte et que ce soit plus rentable de garder les animaux vivants que morts."

"On pourrait penser à d’autres modèles. Les gens ont l’impression que la boucherie, la viande, c’est une chose à laquelle on ne peut pas toucher, que c’est définitif, mais non. L’histoire de l’alimentation nous montre que tous les régimes alimentaires ont été tentés par les sociétés. Et notre façon de penser évolue, certaines choses ne sont plus tolérées, voire proscrites par la loi. "


L’Humanité carnivore

© Tous droits réservés
Florence Burgat
Pourquoi mangeons-nous de la viande ? L’être humain a-t-il toujours été carnivore et est-il voué à le rester ? C’est à ces questions apparemment simples que Florence Burgat entreprend de répondre dans un ouvrage appelé à faire date : il s’agit d’une véritable somme sur la question de l’" humanité carnivore ".

Florence Burgat montre qu’on ne saurait se contenter de répondre, avec un haussement d’épaules, " parce que c’est bon " : la chair humaine est réputée aussi avoir bon goût, ce qui n’empêche pas l’anthropophagie de faire l’objet d’un interdit très largement répandu (mais lui-même non universel). Et il existe dans l’histoire et la préhistoire différents modes d’alimentation d’où la viande est absente ou marginale. Il faut interroger les mythes et les rituels, les soubassements anthropologiques de la consommation de viande – y compris un certain goût pour la cruauté, l’idée même de la mise à mort, du démembrement et de la consommation d’êtres vivants, par où l’humain éprouve sa supériorité sur les animaux. La découverte d’un principe d’équivalence au cœur de la logique sacrificielle (la substitution d’un végétal à une victime animale ou humaine) est ce sur quoi Florence Burgat prend finalement appui pour proposer une voie de sortie originale et montrer comment les viandes végétales et in vitro pourraient se substituer aux viandes animales que l’humanité a pris l’habitude de manger.