Quatrième partie

XIII) LES ANIMAUX DANS LE CHRISTIANISME des origines à nos jours

« On a le sentiment gênant que devant l’évolution des esprits vis-à-vis des animaux, l’Eglise enrage, se bute et durcit ses mots d’ordre. Car -ne nous leurrons pas- non seulement on n’a pas progressé, mais on s’est enfoncé un peu plus dans la boue : dans mon enfance, en effet s’il est vrai qu’on apprenait aux petits catholiques que Dieu n’avait créé les animaux que pour nourrir l’homme et le servir, ces leçons n’allaient quand même pas jusqu’à donner le feu vert aux combats de coqs et aux férias ; aimer son petit chien n’était pas un péché, ni une indignité de verser son obole à un refuge de la SPA. Elles ne soutenaient pas implicitement le port d’un manteau de blanchon » [1].

XIII. 1 : La place des animaux dans les origines du Christianisme

« Très souvent on pose la question : pourquoi la compassion pour la vie animale n’a-t-elle pas fait l’objet d’un commandement du Christianisme, alors que la loi juive contient déjà maintes dispositions en faveur des bêtes ? Il faut en chercher l’explication dans le fait que le Christianisme primitif vivait dans l’attente de la fin imminente du monde et que par conséquent le jour est proche où toute créature sera délivrée de ses souffrances » [2].

Figurine de chien assis en terre cuite blanche
IIème siècle après J.C.
(Brumath-Stephansfeld, tombe 71)
Strasbourg, Musée Archéologique

Ce petit chien assis en terre cuite blanche a été trouvé dans la tombe d’un enfant, associé à une figurine de lapin. Il s’agit sans doute d’un jouet, mais qui peut avoir aussi une signification religieuse.
(source et crédit photo : Musée Archéologique de Strasbourg)

Le monde gréco-romain, monde sur lequel s’appuiera le Christianisme, contrairement à l’époque classique, n’assimile déjà plus l’animal à ses dieux et ne lui octroie tout au plus un rôle d’attribut. Cependant conformément à une coutume répandue dans les civilisations antiques (mésopotamiennes et égyptiennes), il est courant chez les Grecs, d’enterrer aux côtés d’un homme important non seulement ses bijoux principaux (vases et armes) et quelques-uns de ses esclaves, mais également son cheval et ses chiens. Qu’il soit enterré ou mis au bûcher, dans les deux cas, on adjoignait au mort ses objets personnels et ses animaux préférés. Ces derniers étaient selon la tradition grecque censés accompagner le défunt dans l’au-delà [3]. Avec les dieux, tels Jupiter et Zeus, « les animaux n’interviennent qu’occasionnellement, réduits au rôle de serviteurs ou d’attributs. Mais les sacrifices sanglants se retrouvent (…) et permettent l’observation des entrailles en vue de connaître la volonté des dieux » [4].

La déesse ArthémisL’anthropocentrisme grec ne peut s’imaginer adorer Dieu à travers un animal, mais il reste comme dans toute règle, des exceptions, telles le serpent représentant le dieu des bas-fonds Meilichios, le taureau représentant le dieu Acheloos et enfin le bouc représentant le dieu Pan. Mais c’est un dieu à visage et à corps d’homme qui remporte la majorité des faveurs des croyants grecs, le lion, symbole de la force animale, se soumettant sans résistance à la déesse Artemis [5] en est un exemple. La hiérarchie des êtres, affirmée par le récit yahwiste dans la Torah, est ici renforcée par la pensée grecque, au contraire des idées égyptiennes.

« Si le Jésus historique n’a pratiquement rien dit sur l’animal et ne l’a utilisé que pour des métaphores, c’est pour certains auteurs dont J.-L. Vadakarn parce que son ministère a été « très court, les évènements le (=Le Christ) bousculent et l’enseignement va à l’essentiel » [6]. Schweitzer rejoint cet avis, les lois sur la protection juive pour les animaux n’ayant pas été reprises à cause de l’attente de la fin du monde, celle-ci signifiant également pour le Christianisme primitif l’attente de l’arrivée du jour où toute bête sera délivrée de ses souffrances [7]. Les rédacteurs des Evangiles, préoccupés principalement par la question du salut et de la parousie, n’ont donc pas voulu amorcer une nouvelle réflexion sur la Création et sur les animaux. Ils se sont contentés de reprendre la tradition hébraïque à ce sujet et c’est sur cet acquis biblique que le Christianisme a vécu « quitte à en avoir parfois une interprétation déformée, du fait surtout qu’il s’était développé dans une aire culturelle hellénique, et non plus sémitique » [8].

Hormis au sujet des interdits alimentaires, tant Jésus que Saint Paul ne dévoilent rien de nouveau sur les animaux et leur rapport avec l’homme. Cet état des faits répond admirablement bien à la situation de l’époque où la question de l’homme face à l’animal ne se posait plus. Ce constat change avec les Pères de l’Eglise, car la dimension de la proximité de la fin du monde disparaissant, l’homme devient automatiquement plus attentif au monde qui l’entoure.

Jésus chassant du temple les vendeurs d’animaux pour les sacrifices

Avec les apôtres et la venue des premiers "païens" dans leur cercle, l’interdiction juive de manger de la viande impure est levée non sans avoir auparavant suscitée des discussions entre saint Pierre et saint Paul.

(Ac X, 10-16 ; Rm XIV, 17). Les apôtres interdisent également les sacrifices d’animaux sur les autels des idoles (Ac XV, 29). Dorénavant et pour le bien des animaux, la messe renouvelle à elle seule le sacrifice du Christ, son sacrifice et le don de son Corps remplaçant largement et au-delà les anciens sacrifices des animaux décrit dans le Lévitique (Lv XVI, 20s.).


Cathédrale de Strasbourg où l’on remarque de nombreux lions sur le gâble couronnant le portail central

Nombreux sont les textes des Pères de l’Eglise où l’animal est omniprésent et joue un rôle considérable. A leur suite, les décorations de cathédrales et de basiliques illustrent très bien ce nouveau rapport, Ernest de La Borderie, archéologue du début du XX° s., ayant recensé pour la seule cathédrale de Reims, bijou de l’art gothique du XIII°s., plus de mille deux cents animaux sculptés sur le décor extérieur et près de onze cents sur le décor intérieur. L’église médiévale accorde donc à l’animal une place quasiment envahissante ! Le Christ ne se verra ainsi pas seulement représenté par le poisson et l’agneau, mais également par le cerf [9] et le lion. Quant à la vie des saints, comme nous le verrons ci-dessus, elles sont émaillées de faits surnaturels où les animaux ont leur place et où, convertis par le saint, ils l’assistent dans son apostolat (ex. saint Jérôme avec le lion, saint Antoine, l’abbé avec les bêtes sauvages…) ! Mais à la suite de saint Augustin, chantre du néoplatonisme, une séparation, réaffirmée plusieurs siècles plus tard par Descartes et le cartésianisme, sera faite entre l’âme spirituelle de l’homme et celle uniquement matérielle de l’animal. Par conséquent seul l’homme est privilégié et promis à la résurrection.


Saint Jérôme et le lion

« A cursory reading of the Gospel might well leave the impression that there is very little to be said about Jesus and animals. This impression would seem to be confirmed by the fact that modern New Testament scholarship has given virtually no attention to this subject. However (…) there is in fact a good deal to be learned from the Gospels about Jesus’ understanding of the relationship between humans and other living creatures. This will only be possible by relating Jesus and his teaching to the Jewish religious tradition in which he belonged. All aspects of Jesus’ ministry and teaching, even the most innovatory, were significantly continuous with the Jewish tradition of faith, especially, of course, with the Hebrew Bible (…) He presupposed the religious and ethical attitudes to animals which were traditional and accepted, both in the Old Testament and in later Jewish tradition » [10].

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Notes

[1LINDBERGH Alika, « Catéchisme et animaux », in : Journal Franz Weber, juil-sept. 1996, n° 37, pp. 7 - 8.

[2SCHWEITZER Albert, Humanisme et mystique, Editions Albin Michel, Paris, 1995, p. 116.

[3Ainsi nous le rapporte Homère dans l’Iliade lors des funérailles de Patrocle. Patrocle est vengé par Achille. Avec le prêtre Agamemnon il allume un grand bûcher « Devant le bûcher, ils écorchèrent et préparèrent beaucoup de moutons vigoureux et de bœufs… Dessus il plaça (=Agamemnon) des amphores de miel et d’onguent… avec élan, il jeta quatre chevaux au cou solide. Neuf chiens de table étaient au Maître ; il en jeta deux dans le bûcher après les avoir égorgés, et ensuite douze fils éminents de Troyens ». Cf. HOMERE, Iliade (traduction de MAGNIEN V., Edition Payot, Paris, 1930), chant XXIII, 161s. . « Schafe und Rinder sind hier Opfertiere. Sie werden abgehäutet, im Gegensatz zu den Pferden und Hunden, die dem Toten im Jenseits dienen sollen. Die zwölf geopferte Troerjünglinge sollen dem Toten als Sklaven dienen », cf. BRUCK Eberhard F., Totenteil und Seelgerät im griechischen Recht, G.-H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung, München, 1926, p. 30.

[4Cité de PRIEUR Jean, Les animaux sacrés dans l’antiquité -Art et religion du monde méditerranéen, ouest France université, 1988, p. 9.

[5« In diesen eng mit der Natur verbundenen Gottheiten oder Dämonen scheinen sich tieromorphe Vorstellungen erhalten zu haben, die einen engen Zusammenhang zwischen den Tier und der Natur bezeugen und eine klare Hierarchie zwischen den menschengestaltigen Hauptgöttern und den tiergestaltigen Dämonen oder niederen Gottheiten erkennen lassen », cf. DINZELBACHER Peter, Mensch und Tier in der Geschichte Europas, Alfred Kröner Verlag, Stuttgart, 2000, p. 53.

[6VADAKARN Jean-Luc, Parle à mon chien, ma tête est malade, Edition Albin Michel, Paris, 1992, p. 79. Cette argumentation affirmée si rapidement ne nous satisfait guère, mais elle n’est pas complètement infondée, raison pour laquelle nous la reprenons ici.

[7SCHWEITZER Albert, Humanisme et mystique, Editions Albin Michel, Paris, 1995, p. 116.

[8LOUYS Daniel, « Hommes et bêtes dans la Moyen Age chrétien – les sentences de "Pierre Lombard" », in : POLIAKOV Léon, Hommes et bêtes - entretiens sur le racisme, Mouton Editeur, Paris / La Haye, 1975, p. 153.

[9Attribut du Christ, le cerf devient aussi le symbole de la résurrection, parce que ses bois repoussent chaque année et qu’il passe pour vivre extrêmement longtemps.

[10BAUCKHAM Richard, « Jesus and Animals I : What did he Teach ? », in : LINZEY A. & YAMAMOTO D. (ed.), Animals on the Agenda : Questions about Animals for Theology and Ethics, SCM Press/University of Illinois Press, 1998, p. 33.