Premier sermon sur le respect de la vie Albert Schweitzer

XV
Premier sermon sur le Respect de la Vie, prononcé le dimanche 16 février 1919, à l’église Saint-Nicolas à Strasbourg.

Un des scribes qui les avait entendus discuter, voyant que Jésus avait bien répondu aux Sadducéens, s’approcha de lui et demanda : « Quel est le premier de tous les comman­dements ? » Jésus répondit : « Voici le premier : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; et : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commande­ment plus grand que ceux-là. » Le scribe lui dit : « Bien, Maître ; tu as dit avec vérité que Dieu est l’unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui et que l’aimer de tout son coeur, de toute sa pensée, de toute son âme et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait répondu sagement, lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osa plus lui poser de questions.

Marc XII, 28-34

Le scribe qui demande à Jésus quel est le plus grand commandement brûle de s’instruire. Il vou­drait savoir à quoi s’en tenir sur un point qui le préoccupe, lui et d’autres. Dans l’évangile selon saint Matthieu, au chapitre XXII, les scribes posent cette question à Jésus pour lui tendre un piège. Mais l’évangéliste Marc reproduit certainement des souvenirs plus fidèles en décrivant la scène sympathique de la rencontre de Jésus et des scribes qui, pendant un instant, se comprennent mutuellement et s’ouvrent leur cœur pour se sépa­rer à nouveau bientôt après.

A cette époque, dans les milieux intellectuels israélites, on débattait vivement le problème d’un principe fondamental unique auquel pourraient être ramenées toutes les lois et les plus petites prescriptions. Chez nous, on éprouve également un besoin du même ordre. Qu’est-ce que le « bien » en soi ? Je vous ai lu les paroles éternelles de Notre Seigneur sur le pardon, la miséricorde, l’amour et sur toutes les vertus que, en tant que disciples de Jésus, nous avons le devoir de sauvegarder dans le monde. Mais nous avons toujours l’impression qu’il ne s’agit là que des couleurs où s’irise la lumière blanche de la règle de conduite éthique fondamentale, telle qu’il l’exige de nous.

Quel est ce commandement primordial à la base de toute morale, qu’est-ce qu’une règle de conduite, éthique fondamentale ? — telle est la question à laquelle je voudrais réfléchir avec vous en cette heure, pour consacrer ensuite plusieurs méditations aux problèmes de la morale chrétienne, qui m’ont préoccupé, lorsque j’étais loin de vous, dans la solitude de la forêt vierge, et que je songeais à ces cultes de saint Nicolas, avec l’espoir de vous en parler un jour.

La question du fondement de l’éthique s’im­pose à nous aujourd’hui par sa brûlante actualité. Nous sommes acculés à une évidence que les générations passées et nous-mêmes nous avons toujours rejetée, mais que nous ne pouvons plus éluder si nous voulons être francs : l’autorité de la morale chrétienne a fait faillite dans le monde. Elle n’a pas pénétré les esprits en profondeur, elle n’a été acceptée que superficiellement, et tou­jours plutôt en paroles que dans les actes. A voir le comportement de l’humanité, on dirait que les paroles de Jésus n’existent pas pour elle et que d’ailleurs il n’y a pas de morale.

C’est pourquoi on perdrait son temps à répéter et à commenter sans cesse les commandements de Jésus, comme s’ils devaient ainsi finir par se frayer un chemin dans les consciences : autant vaudrait essayer de peindre des couleurs splen­dides sur un mur où l’eau dégouline. Il faut au préalable créer des conditions favorables à leur compréhension et sensibiliser le monde d’aujourd’hui à leur signification, et ce n’est pas si facile de les présenter sous une forme qui les rende appli­cables à la vie pratique. Prenons, par exemple, les versets du premier et grand commandement.

Que peut bien signifier : aimer Dieu de tout son cœur, et, pour l’amour de Dieu, ne jamais faire que le bien ? En poussant l’idée à fond, une foule de questions surgissent : quand t’est-il arrivé dans ta vie que ce soit pour l’amour de Dieu que tu as fait le bien et que, sans cet amour, tu aurais justement choisi de faire le mal ?
Quant au second commandement : « Tu aime­ras ton prochain comme toi-même », il est vrai­ment magnifique. je pourrais vous l’expliquer par les exemples les plus édifiants. Mais est-il réelle­ment applicable ? Supposons qu’à partir de demain tu veuilles t’y tenir à la lettre, où en arriverais-tu au bout de quelques jours ?

C’est la grande énigme de la morale chrétienne qu’il est impossible de transposer directement dans la vie les paroles de Jésus, même avec la volonté fervente de les appliquer. De là aussi le grand danger de se contenter de leur faire une profonde et respectueuse révérence, d’exalter leur idéal, tout. en les faisant taire dans la vie courante.

Il y a encore une autre ambiguïté qui rend l’application de la morale chrétienne dangereuse : elle est une porte ouverte à l’orgueil. Lorsque nous pardonnons à nos ennemis, nous nous glori­fions de notre grandeur d’âme ; quand nous ren­dons service à celui qui a besoin de nous, nous admirons notre générosité. Pour toutes ces petites choses — que nous avons peut-être accomplies dans l’esprit du Christ autrement ou mieux que d’autres —, nous nous attribuons un tel degré de supériorité, qu’en réalité notre péché de vantardise nous fait tomber très au-dessous, moralement, de ceux qui agissent sans prétendre, comme nous, se conformer aux commandements de Jésus.

En rai­son de ce qu’elles ont d’extraordinaire, nous avons beaucoup de mal à accepter les exigences de Jésus comme naturelles et allant de soi, bien qu’il nous le spécifie expressément : quand bien même nous aurions accumulé mérites sur mérites, nous devons toujours nous considérer comme des servi­teurs inutiles.

Voilà pourquoi il nous faut chercher ensemble ce qu’est le bien en soi. Nous voudrions comprendre comment les commandements exorbitants de Jésus font figure de réalisations plausibles dans la vie courante, et comment nous pourrions les inter­préter, en dépit de leur tension extrême, comme des impératifs évidents qui s’imposent naturelle­ment à l’homme.

Essayons donc de comprendre le fondement de l’éthique et d’en déduire, comme d’une loi suprême, tout le comportement moral. Mais, au fait, l’éthique n’échappe-t-elle pas complètement à l’intelligence ? N’est-elle pas affaire de senti­ment ? Ne repose-t-elle pas sur l’amour ? C’est ce qu’on nous a répété pendant deux mille ans — et pour quel résultat ?

A considérer l’ensemble des hommes qui nous entourent et les individus isolés, on se demande pourquoi, si souvent, ils manquent à ce point de consistance, pourquoi ils sont capables, même les plus pieux parmi eux — et souvent justement ceux-là — de se laisser entraîner, par des pré­jugés et des passions populaires, à des jugements et des actes qui n’ont plus rien de moral. C’est parce qu’il leur manque une morale basée sur la raison, construite logiquement dans la raison, c’est parce que, pour eux, la morale ne va pas naturellement de pair avec les données de la raison.

La raison et le cœur doivent agir ensemble pour qu’une morale véritable puisse s’élaborer. C’est là le noeud du problème concernant à la fois toutes les questions d’éthique générale et les options particulières dans la vie de tous les jours.
J’entends par raison une force de compréhen­sion qui pénètre au fond des choses, qui en embrasse l’ensemble global et qui saisit le levier de commande de la volonté.
De là cet étrange désarroi que nous éprouvons lorsque nous essayons de comprendre ce qui se passe en nous dans l’optique d’une volonté basée sur la morale.

Nous constatons que notre volonté, d’une part s’appuie sur la raison, et, d’autre part, nous accule à des décisions, qui cessent d’être raisonnables, au sens habituel du terme, et qui vont dans le sens d’exigences considérées à l’ordinaire comme extravagantes. C’est cette discordance, cette tension déconcertante qui sont l’essence même du problème moral. La crainte qu’une morale basée sur la raison ne soit une morale au rabais, froide, sans coeur, n’est absolu­ment pas justifiée, car, dès l’instant où la raison plonge vraiment jusqu’au fond des choses, elle cesse d’être figée et elle se met, qu’elle le veuille ou non, à parler le langage du cœur. Et le cœur lui-même, dès qu’il cherche à se scruter jusqu’au tréfonds, découvre que son domaine et celui de la raison sont interférents et qu’il est bien obligé de passer à travers le champ de la raison pour atteindre ses limites dernières. Comment cela ?

Parcourons ensemble le chemin qui mène au concept premier du bien, en suivant d’abord la voie du coeur, puis celle de la raison, et voyons si elles se rejoignent.
Le cœur déclare que la morale repose sur l’amour. Qu’est-ce que cela signifie ? L’amour suppose une harmonie, une communauté entre les êtres, et, à l’origine, il concerne les rapports entre des personnes rapprochées par quelque affinité naturelle, par une corrélation intime : parents et enfants, époux, hommes liés par l’amitié.

Mais voilà que la morale va beaucoup plus loin et veut que nous ne nous sentions pas étrangers à l’égard de Jésus que nous ne connaissons même pas, pas davantage à l’égard de ceux qui sont encore plus loin de nous, et pour lesquels nous avons de l’aversion, ceux qui ont prouvé qu’ils étaient nos ennemis : nous devons tous les considérer comme s’ils nous touchaient de près.

En dernière analyse, la loi de l’amour pose ce principe : Personne ne sera pour toi un étranger, tous ne seront que des hommes dont le sort, en bien ou en mal, doit te tenir à cœur. Nous trouvons tout naturel que les uns soient proches de nous et que les autres nous soient indifférents et voilà que la morale refuse de reconnaître le bien-fondé de ce sentiment naturel ! Jésus va si loin dans son refus de la notion d’étranger qu’il déclare : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; tu devras ressentir aussi directement ce qui lui arrive que si tu étais toi-même en jeu. »

Par ailleurs, le coeur devra expliciter cet autre commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, de toute ta force. » Dieu, cet être insondable et lointain, comment pourrait-on l’aimer ? Il est clair qu’ici ce mot, employé dans le contexte de la morale, est pris au figuré. Dieu, qui n’a jamais eu besoin de nous, il fau­drait l’aimer comme s’il était un être que nous rencontrerions sur notre chemin ?

Vis-à-vis des hommes, l’amour est fait de compréhension dans la sympathie, de compassion, d’assistance dans le besoin, mais à l’égard de Dieu, l’amour prend le sens de respect. Dieu, c’est la vie éternelle, infinie. C’est pourquoi la voie du cœur pose ce concept de loi morale primordial : pour obéir au respect dû au principe insondable d’éternité et de vie que nous appelons Dieu, nous ne devrons jamais nous comporter à l’égard d’une créature humaine comme un étranger indifférent, mais nous forcer à lui témoigner une sympathie agissante.

Tels sont les arguments du cœur, lorsqu’il cherche à traduire dans son sens le plus général l’amour de Dieu et du prochain.
Et maintenant, à la raison de parler ! Qu’elle essaye, en dehors de tout héritage de morale dont nous pourrions bénéficier, de voir jusqu’où elle devra pousser ses investigations sur les choses pour arriver à déterminer notre action. Va-t-elle nous obliger, elle aussi, à sortir de notre nature ?

On prétend souvent que, dans la raison, seul l’égoïsme trouve un fondement. Comment faire pour m’installer confortablement dans la vie ? Voilà toute sa sagesse, ni plus ni moins. Au mieux, elle peut encore nous inculquer une certaine honnêteté, une certaine droiture, parce que ces qualités concourent plus ou moins à nous donner le sentiment du bonheur : la raison est à la fois une soif de connaissance et une soif de bonheur, mystérieusement amalgamées dans notre for inté­rieur.

La soif de connaissance ! Consacre tes forces à sonder tout ce qui t’entoure, parcours le savoir humain jusqu’à ses frontières les plus lointaines, toujours tu te heurteras à l’insondable — et cet insondable s’appelle : la vie ! Et cet insondable est tellement profond que la différence entre celui qui sait et celui qui ne sait pas est toute relative.

Quelle différence y a-t-il entre le savant qui observe au microscope les manifestations les plus infimes et les plus insoupçonnées de la vie — et un vieux paysan sachant à peine lire et écrire qui, au printemps, va dans son jardin et contemple, absorbé dans ses pensées, les bourgeons qui éclatent aux branches des arbres ? Tous deux sont en face de l’énigme de la vie, l’un peut en faire une description plus détaillée que l’autre, mais tous deux sont à égalité devant l’insaisissable. Toute science aboutit au problème de la vie et toute connaissance à l’émerveillement devant le mystère de la vie — au respect de la vie dans ses formes infinies qui se renouvellent sans interrup­tion. Qu’est-ce que cette force qui fait naître, exister et mourir, qui rejaillit dans d’autres exis­tences, meurt et renaît à nouveau, sans jamais s’arrêter, d’éternité en éternité ? Nous pouvons tout et nous ne pouvons rien, car toute notre sagesse est impuissante à créer la vie et toutes nos inventions sont des productions mortes.

La vie est force, volonté surgissant des causes premières et se renouvelant en elles, la vie est sentiment, émotion, douleur. Et si tu creuses le sens de la vie jusqu’à ses profondeurs ultimes, et que tu contemples, les yeux grands ouverts, le grouillement qui anime le chaos du monde, sou­dain tu te sens pris de vertige. Partout tu retrouves le reflet de ta propre existence. Ce scarabée, gisant mort au bord du chemin, c’était un être qui vivait, luttait pour subsister — comme toi, qui jouissait des rayons du soleil — comme toi, qui éprouvait la peur et la souffrance — comme toi, et qui, maintenant, n’est plus qu’une matière en décomposition — comme toi aussi, tôt ou tard, tu le deviendras un jour.

Tu sors et il neige. Machinalement, tu secoues la neige de tes manches. Mais vois : un flocon brille sur ta main. Il accroche ton regard, que tu le veuilles ou non, car il étincelle en des ara­besques merveilleuses ; puis, un tressaillement : les fines aiguillettes qui le composaient s’effondrent — c’est fini, il est fondu, mort — sur ta main. Ce flocon tombé sur toi des espaces infinis, qui avait brillé, tressailli et n’est plus — c’est toi. Partout où tu perçois de la vie, elle est l’image de la tienne.

Qu’est-ce donc que la connaissance, la plus érudite comme la plus enfantine : Respect de la vie, respect de l’insaisissable qui nous affronte dans l’univers et qui, comme nous, se différencie dans ses formes extérieures, mais qui, par le dedans, est de la même essence que nous, si semblable à nous, si proche de nous. Qu’elles tombent les frontières qui nous rendaient étrangers et isolés au milieu d’autres êtres vivants !

Respecter l’immensité sans fin de la vie — ne plus être un étranger au milieu des hommes — participer et compatir à la vie de tous. Ce résultat final de la connaissance rejoint donc dans sa substance le commandement de l’amour du prochain. Le coeur et la raison sont à l’unisson dès que nous avons la volonté et le courage d’être des hommes et de chercher à pénétrer jusqu’au fond des choses.
La raison découvre la charnière qui unit l’amour de Dieu et l’amour des hommes — l’amour de la créature, le respect de tout être, la participation à toute vie, quelque dissemblable qu’elle soit de la nôtre dans sa forme extérieure.

Je ne peux pas m’empêcher de respecter tout ce qui vit, je ne peux pas m’empêcher d’avoir de la compassion pour tout ce qui vit : Voilà le commencement et le fondement de toute éthique. Celui qui a fait un jour cette expérience et ne cesse de la refaire — et d’ailleurs celui qui en a pris conscience une fois ne peut plus l’ignorer — celui-là est un être moral. Il porte en lui le fondement de son éthique, il ne peut la perdre et elle grandit et se renforce en lui. Celui qui n’a pas acquis cette conviction n’a qu’une éthique apprise, sans fondement intérieur, qui ne lui appartient pas et qui peut se détacher de lui et tomber.

Le tragique, c’est que notre génération n’avait qu’une éthique apprise qui, au moment où elle aurait dû faire ses preuves, s’est détachée et est tombée. Depuis des siècles, l’humanité n’a été nourrie que d’éthique apprise ; elle était gros­sière, ignorante, sans coeur et ne s’en doutait pas, parce qu’elle ne possédait pas encore l’étalon de l’éthique : le respect total de la vie.

Tu te sentiras solidaire de toute vie et tu la respecteras, voilà le plus grand commandement dans sa formulation la plus élémentaire. Autre­ment dit, sous une forme négative : Tu ne tueras point. Interdiction que nous prenons bien à la légère, lorsque, sans y penser, nous arrachons une fleur ou nous écrasons un malheureux insecte, et — toujours sans y penser — lorsque, dans un aveuglement atroce, car tout se tient, nous mépri­sons les souffrances et la vie des hommes en les sacrifiant à des intérêts terrestres minimes.

On parle beaucoup aujourd’hui de construire une humanité nouvelle. Que serait-ce d’autre que de conduire les hommes à une éthique vraie, acquise en propre, inaliénable et perfectible ? Mais cette humanité nouvelle ne se créera pas, tant que les uns et les autres n’auront pas fait, chacun pour soi, un retour sur eux-mêmes, tant que leurs yeux d’aveugles ne se seront pas ouverts à la clarté, et tant qu’ils n’auront pas commencé à déchiffrer, lettre par lettre, ce commandement unique aussi grand que simple qui s’appelle : Respect de la Vie, commandement plus chargé de sens que la Loi et les Prophètes, car il porte en lui toute l’éthique de l’amour, pris dans son acception la plus profonde et la plus noble, et c’est en lui que l’éthique puise, sans trêve et sans répit, sa force du renouveau propre à chacun en particulier et à l’humanité tout entière.