L’âme des animaux - Jean Nakos

Article reproduit du blog de Jean Nakos - Le Christianisme et les animaux

[NDLR : Cet article est basé sur le chapitre "L’âme des animaux" de l’opuscule de Jean Nakos "Plaidoyer pour une Théologie de l’animal" (épuisé), Lyon 2001.
Copyright : Jean Nakos, 2001]

Qu’est-ce que l’âme ? De Platon et d’Aristote à C.S Lewis en passant par Maimonide, tous ceux qui croient à l’existence de l’âme s’accordent pour dire qu’elle est le principe même de la vie. Mais la bêtise humaine n’ayant pas de limites, beaucoup ont cru nécessaire de se poser et de poser des questions aberrantes du genre : les femmes ont-elles une âme ? Les Noirs ont-ils une âme ? Les Indiens ont-ils une âme ? Les esclaves ont-ils une âme ?

Nombreux sont les chrétiens distingués qui tombèrent dans ce piège.

Saint Thomas d’Aquin a écrit au sujet des femmes des choses qui aujourd’hui nous étonnent. Le grand réformateur écossais John Knox également. En ce qui concerne les Noirs la situation est pire. Aujourd’hui encore, aux Etats-Unis des membres de certaines petites sectes protestantes continuent à discuter la question de l’existence de l’âme chez les Noirs !

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que des chrétiens puissent répondre négativement à la question suivante : Les animaux ont-ils une âme ? Pourtant ni la Bible ni les dogmes ne permettent de tirer cette conclusion. Et parmi ceux qui reconnaissent l’existence de l’âme chez l’animal, l’ambiguité est cultivée comme cela se produit à l’égard des femmes et des Noirs.

Saint Augustin nous dit que l’âme des animaux est "irrationnelle". Didyme d’Alexandrie croit, quant à lui, que l’âme des animaux est "corporelle" et "mortelle". Saint Thomas d’Aquin, plus subtil, enseigne que l’animal a une âme vivante mais que cette âme n’est pas "subsistante". Ainsi l’influence d’Aristote a bien préparé le terrain pour accueillir la doctrine de l’animal-machine de Descartes et, surtout, de ses disciples.

C’est ainsi que l’opinion négative est apparue en Occident dans les textes philosophiques et théologiques chrétiens, sans toutefois engager la Foi des Eglises. D’autres textes qui traitent de l’âme humaine, évitent soigneusement de s’occuper de l’âme animale.

La théorie de l’âme "corporelle", "mortelle", "non subsistante" des animaux, c’est-a-dire la théorie de l’âme "matérielle" d’inspiration aristotélicienne, se combinant avec la doctrine de l’animal-machine de Descartes et de ses disciples, a conduit à la situation terrifiante actuelle. Des milliards d’animaux sont abattus tous les ans et de façon cruelle dans les abattoirs, après avoir été transportés de façon éhontée. Les animaux sont traités absolument comme des objets dans l’élévage intensif ainsi que dans les laboratoires (pour des recherches aléatoires, le plus souvant inutiles, parfois nuisibles). La chasse industrielle et le braconnage ne sont pas en reste d’horreurs et d’abominations.

En observant l’inacceptable, le Professeur Lynn White s’est senti forcé de juger la principale force spirituelle de l’Occident, c’est-à-dire la religion chrètienne et de conclure que cette dernière, spécialement sous sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique du monde (conférence du 26 décembre 1955 devant l’American Association for the Advancement of Science).

Il est possible, d’aller plus loin que Lunn White et de dire que les tenants de la théorie de "l’âme materielle" des animaux ont dépassé l’anthropocentrisme. En effet, en affirmant que seule l’âme humaine est "non materielle", ces gens ont dirigé la religion chrétienne vers l’anthropolâtrie, vers un culte idolâtre ou Baal prend de plus en plus figure d’être humain non christique. Ce n’est plus l’homme qui est fait à l’image de Dieu. C’est Dieu qui est fait à l’image de l’homme selon sa ressemblance.

Les arguments des tenants de la théorie de l’âme "materielle" des animaux trouvent une autre racine dans la traduction plutôt scolaire du mot hébreu "néfèch". Les traducteurs occidentaux n’auraient pas tenu compte des autres termes qui désignaient l’âme. Les tenants de la théorie de l’âme "matérielle" ne tiennent pas compte non plus des nuances que peuvent avoir les termes suivants : néfèch, rouah, nechama, haya, yehida.

Ainsi les tenants de l’âme materielle des animaux assignent à l’âme de l’animal le mot "néfèch" tandis que le terme adequat est "néfèch haya", terme qui designe toute créature vivante, homme ou animal. Selon certains experts, "haya" serait la circulation d’energie qui traverse le corps. Selon d’autres, elle serait l’intuition d’être.

L’animal possède les quatre modalités de l’être, désignées par les termes néfèch, rouah, nechama, haya. Il ne posséderait pas la modalité désignée par le terme "yehida". D’après Marc-Alain Ouaknin, selon la tradition hébraïque yehida désigne la manière d’être unique à chaque être humain. Celui-ci a une vocation propre qu’il doit réaliser et qu’il est le seul à pouvoir réalisé. La ressemblance avec Dieu se trouverait a ce niveau-ci (Cf Marc-Alain Ouaknin, "Tsimtsoum", Spiritualités vivantes, série judaïsme, Albin Michel, Paris 1992, pp 182-186).

Cependant il ne faut pas perdre de vue que, selon Maimonide, "tous les êtres existants, à l’exception du Créateur, depuis la forme suprême jusqu’au chétif insecte qui vit à la surface de la terre, tous n’existent qu’en vertu de la réalité de Dieu". (Maimonide, "Le Livre de la Connaissance", traduction V. Nikiprowetzky et André Zaair, P.U.F, Paris 1961, p. 42).

Les multiples nuances des termes concernant l’âme ne nous intéressent ici qu’à titre secondaire. Le principal est que la Sainte Ecriture enseigne l’existence de l’âme chez l’animal ; d’une âme non matérielle. La thèse de la non existence de l’âme chez l’animal ainsi que celle de l’âme matérielle sont des thèses non bibliques. Jean Gaillard écrit : "On peut estimer que les distinctions des théologiens médiévaux - distinctions d’ordre philosophique plus que théologique d"ailleurs - sont arbitraires, qu’elles découlent d’une réflexion abstraite qui ne tient pas compte de la réalité" (Jean Gaillard, "Les animaux nos humbles frères", Fayard, Paris 1986, pp. 66-67).

Récemment, les Eglises ont manifesté une certaine disposition à clarifier la confusion qui entoure la question de l’âme des animaux. A ce sujet, la déclaration du pape Jean-Paul II du 19 janvier 1990 est significative. Lors d’une audience publique, le Pontife déclara que les animaux aussi possèdent une âme et que nous, êtres humains, devons nous sentir solidaires avec nos frères cadets.

En déclarant cela, le pape Jean-Paul II suit et transmet la tradition biblique. Cette déclaration, ainsi que d’autres qui vont à l’encontre d’un courant catholique défavorable aux animaux, sont des indices d’une certaine prise de conscience, au plus haut niveau de l’Eglise Catholique, du fait que le suivi non critique des thèses d’inspiration aristotélicienne de certains théologiens de grand prestige a conduit l’humanité à un anthropocentrisme suicidaire. [1]

Notes

[1Certains théologiens actuels tant chrétiens que juifs (par exemple le Professeur Andrew Linzey de la Faculté de Théologie d’Oxford, prêtre anglican, et le Professeur Dan Cohn-Sherbok de l’Université de Lambeter, rabbin) vont plus loin et préconisent la rupture totale avec les thèses d’inspiration aristotélicienne.