Eglise et corrida, dans les régions taurines, Catherine Désert

INTRODUCTION  

Lorsqu’on s’oppose continûment à la corrida, il en ressort, me semble-t-il, différentes façons d’aborder ce problème, différents angles d’approche correspondant peu ou prou à nos sensibilités respectives ou à nos centres d’intérêt personnels. Tant il est vrai aussi que le puzzle tauromachique semble fait d’un entrelacs d’éléments disparates, allant des appuis financiers, subventionnels, aux complaisances politiques, médiatiques et même morales, via l’endoctrinement de très jeunes enfants, en France ou ailleurs, dans les écoles taurines.

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Bénédiction épiscopale d’arènes

Pour ma part, j’ai donc choisi de soulever aujourd’hui une pierre de cet édifice, objet qui, pour être rugueux, ne s’en avère pas moins de taille, puisqu’inscrit dans la durée aussi bien que l’étendue (plusieurs pays du monde étant directement concernés par lui)… Je veux parler du rôle de la religion, en l’occurrence de l’Église catholique, dans le régime de faveur accordé aux corridas.

Toutefois, avant d’aller plus loin , je tiens à préciser certains détails importants, susceptibles d’éclairer ma démarche et d’écarter tout malentendu :

Je suis moi-même chrétienne, baptisée et confirmée, catholique pratiquante occasionnelle, je n’ai donc aucune visée anticléricale particulière, si ce n’est la recherche de la vérité, par l’observation des faits. Pas de visée prosélyte, non plus, mon seul souci étant d’ordre stratégique, sur un plan simplement militant.

Mon propos sera aussi ouvert : Car je ne limiterai pas ma réflexion sur l’attitude actuelle - pro-corrida, d’une partie de l’Église - au seul cas de conscience que cela peut poser aux croyants, en particulier chrétiens. Il me semble, en effet, que cette problématique nous concerne toutes et tous, croyants ou athées, et quelles que soient nos convictions profondes, parce qu’elle relève d’un principe supérieur de la morale humaine, que l’on pourrait qualifier de « sacré en soi » : le RESPECT du VIVANT. Or, c’est une notion universelle, pas seulement religieuse mais philosophique... Et l’Église catholique, à l’instar des autres cultes ou de tout autre système de pensée, fondé sur le progrès humain, se doit d’être garante de cette éthique supérieure.

1°) RAPPELS ÉTYMOLOGIQUES :

À propos du « Sacré », justement, il faut se souvenir d’abord que l’étymologie latine de ce terme remonte à SACER, vocable ambivalent, qui désignait aussi bien ce qui venait d’en haut, du monde Divin, des splendeurs de l’Olympe et du « lumineux » BIEN, (ce que l’on retrouve encore, de nos jours, dans l’adjectif composé : « Sacro-Saint »), que ce qui venait d’en bas, des régions obscures et maléfiques, source de grandes frayeurs. (d’où l’expression toujours en usage de « terreur sacrée » ou « horreur sacrée »)

Le sacrificateur ( celui qui « FAIT du SACRÉ », selon l’expression latine « Sacer facere ») fut ainsi présenté par certains philosophes grecs (notamment, par Plaute) comme un homme décidément maudit , « sacerrimus », coupable d’offrir des vies innocentes à une puissance tutélaire, liée aux régions inférieures du monde invisible.

Quant au mot « sacerdoce », je dois dire qu’un instructeur taurin, Richard Milian (responsable de l’école « ADOUR AFICION » à Cauna, dans les Landes), l’applique sans vergogne à sa propre discipline, et me l’a renvoyé de façon pour le moins inattendue, un soir d’été, à Mont-de-Marsan :

Cet ancien matador landais ne nous a-t-il pas asséné, en effet, lors de sa conférence montoise du 11 juillet 2013, et sans que cela induise la moindre réaction au sein de son auditoire, que : « la corrida remonte à un lointain rituel, selon une liturgie très ancienne, et que le torero est une sorte de prêtre, exerçant un sacerdoce ! » (SIC)

Or, si l’on en croit toujours l’acception initiale de ce mot (lui aussi dérivé de SACER), le « sacerdoce » est avant tout - à l’origine des plus anciennes religions - le ministère de ceux qui avaient le pouvoir d’offrir des victimes, soit à Dieu dans le cadre monothéiste de l’Ancien testament, soit aux différentes divinités, dans le polythéisme païen.

2°) RAPPELS HISTORIQUES :

D’un point de vue historique, si l’on fait donc abstraction de la période antique, païenne ou vétérotestamentaire (marquée par maintes immolations animales, notamment de taureaux, par exemple lors des « taurilies » de Rome, fêtes sacrificielles, dédiées aux divinités infernales), ne ressurgissent vraiment des jeux taurins avec mises à mort, dans le sud de l’Europe, que vers le XIe siècle, et dans un contexte bien précis : La noblesse espagnole, guerroyant à cheval, y voyait une excellente possibilité de s’entraîner en vue de ses luttes intérieures, soit entre fiefs rivaux, soit contre les envahisseurs « mahométans » souvent d’origine turque, ou encore pour ses batailles extérieures en Terre Sainte, croisades contre les Maures et autres Sarrasins.

Ces nobles ibériques, à cheval, rebaptisent alors leurs joutes équestres inter-espèces, confrontant l’homme à l’animal, « combats de taureaux », et ces derniers eux-mêmes sont appelés « animaux d’entraînement à la guerre » (autant dire « taureaux de combat ») 1... Ce qui ne peut qu’être bien vu par l’Église, ainsi soutenue par de pieux soldats dans sa mission contre les « infidèles », et ce qui l’amènera sans doute, en retour, à leur fournir bientôt le bétail nécessaire, via de nombreux élevages de « taureaux sauvages », tenus par des moines dans des couvents entiers, ou autres clercs et prêtres eux-mêmes.

Peu à peu, au fil des siècles, ces derniers opérèrent une forme de sélection sur leurs animaux... Et le dernier en date et le plus connu de ces religieux, grands propriétaires de « toros bravos », fut le curé de Valverde, qui demeura à la tête de son élevage jusqu’à la fin du 20e siècle (en 1994).

Mais à l’époque médiévale, il existait aussi, dans le peuple, des formes parallèles - très primitives, et souvent féroces, car dénuées de toutes règles - de « toréo » à pied (collectif ou individuel).

Une chose, à ce stade, semble certaine : Que ces divertissements fussent issus de la noblesse, armée de lances et combattant des taureaux à cheval, ou de simples roturiers, évoluant à même le sol, ils prirent une ampleur grandissante…

>> Voici ce qu’en dit le site internet « LA QUESTION », dans son article intitulé
« L’Eglise catholique et la Corrida »2 :

« Ces jeux, dans la péninsule ibérique, s’imposèrent d’ailleurs peu à peu en divers lieux et en de nombreuses occasions (ndlr : mariage de rois, naissance de grands personnages, canonisations, etc. )

Le clergé catholique espagnol, qui constatera l’engouement pour ces fêtes, fera mieux alors que soutenir les traditions taurines, il ira jusqu’à les bénir et leur conférer un caractère religieux qu’elles ont encore conservé (ndlr : jusqu’à nos jours). [...]

Certaines congrégations offriront ainsi régulièrement des jeux taurins au peuple, tandis que pour la béatification de Sainte Thérèse d’Avila, en 1614, on organisa trente courses lors desquelles cent taureaux furent mis à mort. De même pour la canonisation de Saint Ignace de Loyola, et de quelques autres bienheureux, toutes cérémonies religieuses accompagnées de « courses de taureaux » (et je serais tentée d’ajouter : « avec quantité de mises à mort » de ces pauvres bovins.) »

3°) SITUATION CONTEMPORAINE :

Et aujourd’hui, en l’an de grâce 2016, de notre si moderne 21e siècle, qu’en est-il exactement ?

Et plus particulièrement, dans les alentours du Sud-Ouest ?

Eh bien, si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que les mentalités ont peu évolué et que certaines connivences entre guerriers taurins et prêtres catholiques, pensée magique et prières à la Vierge, paganisme sanglant et sacrifices animaux de l’Ancien Testament, tous confondus avec la mansuétude évangélique, perdurent au-delà de toute règle morale si ce n’est de toute logique chrétienne... (Sans doute est-ce plus ou moins en lien, aussi, avec ce qu’on a appelé de tout temps « l’alliance du sabre et du goupillon » ou encore des représentants de l’État avec ceux de l’Église ?)

C’est ainsi, par exemple, que le mercredi 20 juillet dernier, à Mont-de-Marsan, (et comme cela se répète chaque année, depuis des décennies, depuis 1962 exactement) eut lieu à 16h, en l’église de la Madeleine, une cérémonie religieuse d’ouverture des fêtes, à laquelle assistaient, assis aux premiers rangs, Madame le maire et ses principaux édiles, dont tout le monde sait bien QUI ils sont et à quel titre ils sont là, même s’ils ne portent pas d’insignes tricolores, officiels, de la République ! (Leur présence, très appréciée, est d’ailleurs rappelée systématiquement par l’officiant, au cours de cette « messe aficionada »)

La sainte statue de la patronne montoise, Marie-Madeleine, a donc été bénie ce jour-là, une première fois, par l’abbé Benoît Marchal (vicaire épiscopal et curé de la paroisse Notre-Dame-des-Trois-Rivières), puis conduite en procession solennelle jusqu’à la chapelle des arènes du Plumaçon, où elle a été une seconde fois bénie par l’abbé Dominique Espil - aumônier attitré des lieux - qui lui a associé, par ce saint sacrement, tout l’ensemble des bâtiments, bénis à leur tour… avec les chevaux et leurs équipages, les deux mules de l’arrastre, les trois reines des fêtes, le personnel d’entretien, les musiciens de corrida et le public présent (parmi lequel on relevait, toujours en tête de cortège, la première magistrate de la ville, flanquée de quelques notables municipaux).

QUID, au passage, du principe de la laïcité, qui s’avère ici - pourrait-on dire – quelque peu égratigné ?

Sachez, par ailleurs, que cette effigie de la Madeleine, une fois juchée sur son piédestal à l’entrée de la chapelle taurine, protégera matadors et toreros pendant les cinq jours de féria (ou massacre d’une cinquantaine de taureaux), contre toute malveillance issue de leurs « adversaires » (lesquels animaux martyrs n’auront pas eu la chance d’avoir été bénis eux-mêmes, lors de cette cérémonie catholique d’ouverture, en tout cas, pas que je sache !)

Rappelons du reste, au passage, un fait non négligeable de par sa valeur symbolique, de haute portée : à savoir que le 17 juillet 2013, c’était l’évêque des Landes, d’Aire et Dax - en personne - Monseigneur Hervé Gaschignard, qui était venu procéder en souriant à cette bénédiction des arènes de Mont-de-Marsan.

Et comme vous ne pourrez pas vous-même entrer dans cette chapelle du Plumaçon (du moins, pas aujourd’hui), j’entends vous faire connaître, à présent, le contenu exact de la prière spécifique des toreros, qu’elle abrite en son sein (texte originaire de la cathédrale de Séville, et rédigée en espagnol). :

Le titre en est « Supplique à la Vierge des toreros » , dont voici la traduction
française :

« O Macarena, Vierge de Séville, protège,
tandis qu’ils viennent t’en faire dévotement la demande,
tous les toreros qui se présentent sur cette piste,
donnant un exemple de courage, de force et d’élégance,
face à un peuple en fête,
accouru avec une véritable passion
pour applaudir leurs prestigieux exploits.

Interviens auprès de ton fils Jésus,
pour que tous ceux qui entrent dans l’arène
échappent à tout danger, quand ils affrontent
la force et la puissance du noble animal qui va mourir.

Nous te le demandons par ton fils, Jésus-Christ. »

Et dans le reste du Sud-Ouest, me direz-vous, que se passe-t-il ?

* Eh bien, par exemple, à Mimizan, l’année dernière, 22 août 2015, comme cette année, le 20 août 2016, à 11h, fut célébrée en l’église de Notre Dame des Dunes, une messe des aficionados, dédiée à la « Vierge de Rocio » , réplique de la statue originale du même nom, qui se trouve à Rocio, près d’Almonte, en Andalousie.
Son effigie fut bénie par le curé local, le père Christian Coucourron, puis emmenée en procession jusqu ’aux arènes, avec Monsieur le maire, Christian Plantier, et quelques notables présents dans l’église comme au sein du cortège, ceci en hommage à la grande corrida du soir.

* À Eauze, l’année dernière, samedi 5 juillet, à 10 h 15, un prêtre catholique a béni la statue de la Ste Vierge Macarena (protectrice des toreros sévillans), dans son église, puis la procession festayre s’est mise en route avec sa sainte patronne, via un défilé dans les rues de la ville jusqu’aux arènes Nimeño-II, avec la banda Les Diams. "

* À Soustons, le dimanche 13 juillet 2014, se déroula la journée du Centenaire des arènes, avec au programme :
• 10h00 : défilé de la Mairie aux Arènes, en tenues et costumes traditionnels
• 10h30 : messe du Centenaire par Mr le Curé Hervé Castets, cérémonie religieuse célébrée au cœur même des arènes.

* À Dax, le 19 juin 2011, eut lieu dans les arènes de la ville, la cérémonie de béatification de Soeur Marguerite Rutan, martyre guillotinée en 1794... La messe fut célébrée en grandes pompes par 10 évêques, deux cardinaux, un nonce apostolique (représentant du Pape, agent diplomatique du Saint-Siège), un ministre de la justice, un préfet et d’autres notables de la République.
Messe célébrée dans la plus grande ferveur, au cœur d’un temple taurin notoire, haut lieu de torture animale, qui a pourtant vu couler tant de sang et résonné de tant d’appels douloureux de bovins à l’agonie !
Mais QUI pour s’en émouvoir ?

* Toujours à Dax, je n’hésite pas à vous évoquer le parcours d’un de ses religieux aficionados les plus en vue, d’ailleurs natif de Mont-de-Marsan :
Le père Yves Gouyou, qui a été ordonné prêtre à Mont-de-Marsan le 29 juin 1967.
Ancien conseiller ecclésiastique de l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège, Monseigneur Yves Gouyou est aujourd’hui Prélat d’honneur de Sa Sainteté et chanoine pénitencier adjoint de la cathédrale, en résidence chez lui, à Dax.

Voici ce qu’il disait du lien de la tauromachie avec l’Église au journal Sud-ouest, en 2009 :

« Après la Renaissance, l’Église avait interdit les jeux avec des taureaux ; elle s’insurgeait contre le danger pour l’homme (torero) et surtout le spectateur (bulle du pape Pie V au 16e siècle, condamnant à jamais la tauromachie). Il y a eu aussi des sanctions contre ceux qui les organisaient...
Mais dans le code canonique actuel, les prescriptions ont (toutes) disparu. Maintenant, l’Église porte toujours assistance aux toreros. Vous savez d’ailleurs qu’il y a toujours un prêtre dans le callejon.
Quand j’étais jeune, le curé de Mont-de-Marsan me déléguait pour cette mission. Je n’étais pas encore prêtre, mais je portais la soutane... J’accueillais les toreros, je les aidais à prier avant la course ...
Quant aux toreros eux-mêmes, ils voient toujours quelque chose de RELIGIEUX dans leur art. »


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4°) SYNTHÈSE :

Pour résumer, on peut donc affirmer, sans se tromper, qu’il y a bel et bien, aujourd’hui, dans chaque « plaza de toros » française, dans chaque arène de première catégorie, y compris celle de Dax, Bayonne, Mimizan, Gamarde Les Bains, Eauze, Soustons... mais aussi Béziers, Nîmes, et d’autres villes du Sud-Est, une chapelle taurine on ne peut plus concrète, avec un aumônier attitré (voire même, parfois, deux), au cas où l’affrontement avec l’animal tournerait mal pour l’homme...

Tout ceci, cet aménagement délibéré du ruedo en fonction de ses liens affichés avec l’Église (ainsi que les cérémonies qui l’accompagnent), ne me semble guère anodin, ni le fait de quelques dissidents, sortes d’électrons libres ou « faux prêtres » égarés, qu’il suffirait de ramener dans le droit chemin.

Mais cela nous montre, il me semble, la stricte réalité d’un soutien institué, structurel, et qui dure depuis longtemps (des siècles même), d’une partie de l’Église dans les régions taurines - de France, d’Espagne, mais aussi d’autres pays, notamment d’Amérique Latine - à l’égard de la corrida... et ceci, jusque dans les plus hauts degrés de la hiérarchie ecclésiale.

Ma CONCLUSION  

Mgr Bruguès, Ancien évêque d’Angers, actuellement à la tête des Archives secrètes du Vatican et de la Bibliothèque apostolique vaticane, se trouve toujours en poste à ROME, depuis juin 2012 (donc, très proche du souverain pontife lui-même).
Il a récemment fait cette déclaration, sans équivoque, sur la tauromachie espagnole :

« Je crois à la vertu purificatrice de la corrida.
Je crois à cette fonction que les Grecs appelaient la catharsis,
qui nous lave de nos pulsions, de nos violences intérieures. »

Tandis qu’un autre de ses coreligionnaires, le père dominicain, Pierre-Etienne Veiller, semblait surenchérir sur cette idée, par les termes suivants :
« La corrida est un combat de l’homme face à la bête et à sa bestialité. Il doit tuer le péché et l’animalité qui est en lui, pour en faire ressurgir l’humanité ».

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On pourrait presque entendre, alors, à deux millénaires de distance, un certain Jésus de Nazareth leur répondre ceci :

« Je veux la miséricorde et non des sacrifices,
Je suis venu pour ABOLIR les sacrifices et si vous ne cessez de les accomplir, la colère de Dieu ne cessera de vous atteindre. »

(Parole du Christ, citée par Epiphane de Salamine, évêque du IVe siècle, dans son ouvrage, Panarion : 3,16)

C’est donc le Christ en personne qui nous rappelle, ici et maintenant, que la corrida est en fait un « rituel de mort », c’est-à-dire un CRIME COLLECTIF, que RIEN - ni les coutumes, ni les croyances, ni les rites populaires, aussi lointains et ancestraux, profanes ou sacrés soient-ils - ne justifie au regard du VIVANT.

Puissent l’Église comme l’État, tous deux actuellement complices (selon moi),
ENTENDRE cet appel... et accorder enfin la PAIX aux taureaux - prétendus - de « combat » !

Catherine Désert

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