Deuxième sermon sur le respect de la Vie Albert Schweitzer

XVI
Deuxième sermon sur les problèmes d’éthique
et le Respect de la Vie, prononcé le dimanche 23 février 1919, à l’église Saint-Nicolas à Strasbourg.

« Nul de nous ne vit pour lui-même et nul ne meurt pour lui-même. »
Rom. XIV,7.

Ainsi que je vous le disais dimanche dernier, nous allons consacrer les méditations qui viennent aux problèmes de l’éthique.

A la suite de la réponse que Jésus fit au scribe qui l’interrogeait au sujet du plus grand comman­dement de l’Ancien Testament — réponse dans laquelle il rapproche les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain — nous avons soulevé la question de l’essence de l’éthique, du principe fondamental auquel se ramène finalement la moralité. Nous n’avons pas voulu nous contenter de ce concept, répété d’âge en âge, selon lequel l’essence de l’éthique consiste dans l’amour, mais nous avons poussé plus avant et nous avons posé la question : « Qu’est-ce donc que l’amour ? Qu’est-ce que l’amour pour Dieu qui nous oblige à la bonté envers les hommes ? Qu’est-ce que l’amour du prochain ? » Ce n’est pas le cœur seul que nous avons interrogé sur l’éthique, mais aussi la raison, car il nous apparaît que la carence de notre époque tient à l’absence d’une éthique basée sur la raison, hors d’atteinte des préjugés et des passions, et parce que nous ne concevons pas que la raison et le coeur cheminent côte à côte en s’ignorant l’un l’autre.

Le cœur, pris dans son sens vrai, réfléchit, et la raison vraie est sensible. Cœur et raison s’accordent à l’unisson pour affirmer que le bien, ramené à son essence primordiale, consiste dans le respect élémentaire du mystère que nous appelons « la vie », aussi bien dans les infimes que dans les manifestations supérieures. Ce qui est bien, c’est de sauvegarder et de développer la vie ; ce qui est mal, c’est de l’entraver ou de la détruire. Être moral, c’est sortir de notre égoïsme, c’est refuser de rester étranger au milieu qui nous entoure, c’est comprendre les expériences vécues par les autres et compatir à leurs souffrances. Voilà ce qui nous confère seul la qualité d’hommes véritables. Et c’est en cela que nous possédons en propre une éthique inaliénable, ouverte à des possibilités illimitées.

Ces formules générales et souvent répétées de « respect de la vie », « refus de s’isoler des autres », « volonté de maintenir la vie tout autour de nous », peuvent paraître froides et sèches. Même si ces mots n’ont rien d’éblouissant, ils sont tout de même riches de sens. Le grain de blé est lui aussi sans éclat, et cependant il contient en puis­sance tout ce qui sortira un jour de lui. De même, ce sont ces mots sans apparence qui portent en eux le concept essentiel, germe de toute éthique, qu’on en soit conscient ou non. Le préalable de toute éthique est donc que nous ayons une compréhension non seulement de ce que ressentent les hommes, mais encore de ce qu’éprouvent tous les êtres qui vivent autour de nous et que, de ce fait, nous nous sentions l’obligation de faire ce qui dépend de nous pour maintenir et déve­lopper partout la vie.

Le grand ennemi de l’éthique, c’est l’insen­sibilité. Lorsque nous étions enfants, nous avions — dans la mesure de notre compréhension des choses — une capacité élémentaire de compassion. Mais cette capacité n’a pas grandi avec l’âge et l’intelligence. Elle était pour nous une cause de gêne et de trouble. Tant de gens autour de nous s’en étaient dégagés. Alors, nous aussi, nous avons refoulé notre sensibilité pour nous aligner sur les autres, pour ne pas être différents, et aussi parce que nous étions désemparés, ne sachant à quel saint nous vouer. C’est ainsi que la foule des hommes devient semblable à ces maisons dont les volets se ferment l’un après l’autre, répandant ainsi dans la rue une impression d’étrange froi­deur.

Rester bon, c’est garder les yeux ouverts. Tous nous ressemblons à un homme qui marche dans le froid et la neige. Malheur à lui s’il se laisse choir, cédant à la fatigue et au sommeil : il ne se réveil­lera plus. De même, l’homme moral succombe en nous dès que nous nous lassons de comprendre et de partager les expériences des autres et de compatir à leurs souffrances. Malheur à nous si notre sensibilité s’émousse : alors c’en est fait de notre conscience, au sens le plus large du terme, c’est-à-dire de la prise de conscience de nos devoirs.

Le respect de la vie et de la participation à la vie des autres, voilà la grande aventure du monde. La nature ne connaît pas le respect de la vie. Elle crée la vie de mille manières avec une pro­digieuse ingéniosité, et elle la détruit de mille manières avec une absurdité tout aussi prodigieuse. A tous les stades de la vie, jusqu’à l’échelon humain, une ignorance effroyable est répandue sur les êtres. Ils ne connaissent que la volonté de vivre, mais ils ne possèdent pas la faculté de comprendre la vie des autres ; ils souffrent, mais ils ne savent pas compatir.

Le formidable instinct vital que recèle la nature se livre à lui-même une bataille qui reste une énigme. Les créatures ne vivent qu’aux dépens de la vie d’autres créatures. La nature les laisse perpétrer les pires cruautés. Elle insuffle à tels insectes l’instinct d’en perforer d’autres de leur dard et d’y pondre leurs oeufs, afin que ce qui sortira de l’œuf trouve à se repaître de la chenille en la martyrisant à mort. Elle pousse les fourmis à se coaliser pour assaillir un malheureux petit être et le tourmenter à mort. Et quant à l’araignée, voyez quel horrible métier lui a enseigné la nature !

La nature est belle et grandiose, contemplée de l’extérieur, mais si vous tournez les pages de son livre, vous frissonnerez d’épouvante. Et sa cruauté est si absurde ! La vie la plus précieuse est sacrifiée au profit de la plus ignoble. Un jour un enfant respire un bacille de tuberculose. Il grandit et se développe, mais il porte en lui la souffrance et la mort toute proche, parce que des êtres infimes prolifèrent dans ses organes les plus nobles. Combien de fois ai-je été saisi d’effroi en Afrique en analysant le sang d’un malade atteint de la maladie du sommeil. Pourquoi fallait-il que cet homme-là ait la figure ravagée de douleur et gémisse : « Oh ! ma tête, ma tête ! » Pourquoi fallait-il qu’il pleure des nuits entières et qu’il succombe à une mort atroce ! Tout sim­plement parce que sous mon microscope il y avait de minuscules corpuscules pâles et fins, longs de dix à quatorze millièmes de millimètre, peu nombreux, même très peu parfois, et qu’il fallait souvent chercher pendant des heures avant d’en découvrir un seul !

C’est ainsi que dans l’obscur conflit qui fait du vouloir vivre un champ de bataille, la vie se dresse contre la vie, semant chez les autres la douleur et la mort, innocente et coupable à la fois. La nature fait profession d’un égoïsme affreux, à peine inter­rompu brièvement, le temps de pousser des êtres à l’amour et à l’assistance à l’égard de leur progé­niture, tant qu’elle a besoin de leur protection. Mais le fait que l’animal soit capable d’éprouver pour ses petits un amour allant jusqu’au dévoue­ment et au sacrifice — témoignant donc ainsi qu’il est accessible à la compassion — rend encore plus navrant qu’il y soit réfractaire vis-à-vis d’êtres qui ne se rattachent pas à lui par des liens du même ordre.

Le monde, livré à l’égoïsme ignorant, est sem­blable à une vallée plongée dans l’ombre ; la lumière n’éclaire que les hauteurs. Tous les êtres sont condamnés à vivre dans l’obscurité, un seul réussit à s’élever et à contempler la lumière : le plus noble, l’homme. A lui s’ouvre la connais­sance du respect de la vie, la connaissance de la participation à la vie des autres et de la compas­sion, il peut sortir de l’ignorance où languissent les autres créatures.

Et c’est cette connaissance qui change tout dans le développement de l’Être. C’est avec elle qu’ap­paraissent dans le monde le Vrai et le Bien, avec elle que la lumière brille au-dessus des ténèbres ct qu’on pénètre au plus profond du concept de la vie, de cette vie qui est en même temps parti­cipation à la vie des autres ; c’est alors que le ressac des vagues qui assaillent ce monde peut être ressenti par un être vivant, c’est alors que dans un coeur humain la vie comme telle prend conscience d’elle-même, c’est alors que cesse le sentiment de vivre chacun pour soi et que le flux de la vie du monde vient envahir notre âme.

Nous vivons dans le monde, et le monde vit en nous.

C’est précisément autour de ce concept que s’accumulent les énigmes. Pourquoi y a-t-il une pareille divergence entre les lois de la nature et les lois de la morale ? Pourquoi notre raison ne peut-elle simplement recevoir et développer les manifestations de la vie qui s’offrent à elle dans la nature et pourquoi ce concept fait-il buter la raison contre la contradiction monstrueuse de tout ce que l’on voit autour de soi ? Pourquoi faut-il que la raison découvre au fond d’elle-même des lois totalement différentes de celles qui régissent le monde ? Pourquoi faut-il que dès l’instant où elle est parvenue à ce concept du Bien, elle soit en rupture avec le monde ? Pourquoi faut-il que nous fassions l’expérience de ce conflit, sans espoir de le résoudre jamais ? Pourquoi, au lieu de l’har­monie, la division ?

Et allons plus loin encore. Dieu est la force qui tient tout dans sa puissance. Alors pourquoi le Dieu qui se manifeste dans la nature est-il la négation de ce qui pour nous est moral comme par exemple le fait d’être à la fois une force intelligente créatrice de vie et une force absurde destructrice de vie ? Comment arriver à faire l’unité entre le Dieu, force de la nature, et le Dieu, volonté éthique et Dieu amour, tel que nous devons nous le représenter lorsque nous sommes parvenus aux concepts supérieurs de la vie, au respect de la vie, à la compréhension de la vie des autres, à la compassion ?

Il y a quelques semaines, lorsque nous avons essayé de tirer au clair les conceptions optimistes ou pessimistes du monde, je vous ai dit que c’était un grand malheur pour l’humanité qu’il soit impossible de lui apporter une conception simple et ordonnée du monde, parce que les progrès de notre savoir nous éloignent toujours davantage d’une telle conception. Et cela, non seulement parce que nous comprenons de mieux en mieux que notre savoir n’embrasse que fort peu de chose, mais aussi parce que la faille des contradictions s’élargit sans cesse. « Notre connaissance est imparfaite », disait l’apôtre Paul : c’est vraiment trop peu dire ! Mais ce qui est pire, c’est que notre savoir ne donne que sur des contradictions inso­lubles... provenant toutes de ce que la loi qui régit l’accomplissement des choses n’a rien de commun avec ce que nous entendons et ressentons comme moral.

Au lieu que notre éthique puisse s’appuyer solidement sur une conception du monde formant un tout et sur le concept de l’unité de Dieu, nous sommes toujours obligés de la protéger contre les contradictions émanant de la nature du monde qui l’assaillent comme une marée dévastatrice. Il faut que nous érigions une digue — mais pourra-t-elle résister !

L’autre menace qui compromet notre capacité et notre volonté de comprendre la vie des autres, c’est l’idée qui nous hante sans cesse : cela ne servira à rien ! Tout ce que tu fais ou ce que tu pourrais faire pour empêcher la souffrance, l’adou­cir, pour maintenir la vie est insignifiant au regard de ce qui se passe dans le monde, autour de toi, sans que tu puisses y changer un iota. Oui, certes, c’est effrayant de voir combien nous sommes impuissants et même combien nous créons nous-mêmes de la souffrance à d’autres, sans que nous puissions l’empêcher.

Tu fais une promenade en forêt ; le soleil fait briller des taches de lumière à travers les fron­daisons ; les oiseaux chantent ; des milliers d’in­sectes susurrent joyeusement dans l’atmosphère. Et cependant ton chemin, sans que tu y puisses rien, est un sentier de mort. Ici c’est une fourmi qui se débat sous ton pied, là un petit scarabée que tu as écrasé, ou un ver qui se tortille parce que tu as marché dessus. Dans cet hymne magni­fique à la vie se mêlent des chants de douleur et de mort que tu as suscités, innocent et coupable à la fois. Et c’est ainsi que, chaque fois que tu veux faire le bien, tu sens ta terrible impuissance à apporter l’aide que tu voulais. Alors la voix du tentateur s’élève pour te dire « A quoi bon te tourmenter ! Cela ne sert tout de même à rien. Laisse tomber tout cela et sois indifférent, sans cœur et sans pensée, comme tout le monde. »

Et voici encore une autre tentation. Compatir, avec les autres, c’est souffrir. Celui qui, un jour, a été saisi par la douleur du monde ne peut plus retrouver le bonheur, au sens où l’homme le conçoit. Même aux heures qui lui apportent satis­faction et joie, il ne peut plus en jouir sans réserve car la douleur des autres qu’il a partagée est là : ce qu’il a vu reste présent à ses yeux. Il pense au malheureux qu’il a rencontré, au malade qu’il a visité, à l’homme dont il a deviné le triste sort — et une ombre s’étend sur l’éclat de sa joie. Et cela le reprend toujours et partout. Au milieu d’une société où règne la gaieté, subitement, son esprit est ailleurs.

C’est alors que le tentateur s’approche de nouveau de lui : « Voyons, ce n’est plus une vie. Il faut savoir détourner les yeux de ce qui se passe autour de soi. Allons, pas tant de sensiblerie ! Devenir impassible est une nécessité, forge-toi une cuirasse d’indifférence, fais comme les autres et ne réfléchis pas, si tu veux mener une vie raisonnable. » Pour finir, nous en arrivons à avoir honte de notre expérience de la vaste compréhension humaine et de l’immense compassion envers tout ce qui souffre. Nous le cachons au fond de nous-mêmes, comme une tare de folie dont on cherche à se défaire pour s’entraî­ner à devenir un homme raisonnable.

Telles sont les trois tentations qui assèchent sournoisement les sources du Bien. Veillez et défendez-vous contre elles. Affronte la première en t’armant de la conviction que la compassion et l’entraide sont pour toi une nécessité intérieure. Comparé à la grandeur de la tâche, le peu que tu peux faire n’est qu’une goutte d’eau, et non un torrent ; mais c’est ce qui donne à ta vie son seul sens valable et son prix. Où que tu sois et autant que cela dépend de toi, ta présence doit apporter une délivrance, la délivrance de la misère que le vouloir vivre divisé contre lui-même a pro­duite dans le monde, délivrance que seul un homme éclairé par la connaissance peut apporter. Le peu que tu puisses faire est déjà beaucoup, si tu réussis à délivrer un être — homme ou créa­ture quelconque — de sa souffrance, de son mal ou de sa peur. Sauvegarder la vie est le seul bonheur qui compte.

A la deuxième tentation, selon laquelle ta compréhension des expériences des autres est pour toi une cause de souffrances, tu répondras que la compassion comporte également la faculté de se réjouir avec les autres. Si ta compassion s’émousse, tu perds du même coup la possibilité de vibrer au bonheur des autres. Quelque réduit que soit le bonheur dont nous sommes les témoins, par­ticiper au bonheur des autres et faire nous-mêmes tout le bien que nous pouvons constituent le seul bonheur qui nous rend la vie supportable. Et en fin de compte, tu n’as aucun droit à déclarer : je veux être ceci plutôt que cela, sous prétexte que tu penses être plus heureux d’une façon que de l’autre, mais, tout simplement, sois ce que tu dois être, un homme véritable, un homme parvenu à la connaissance, un homme qui vit avec le monde, qui participe au-dedans de lui à l’expé­rience du monde. Que par là tu sois ou plus ou moins heureux, selon les normes habituelles, n’a aucune importance. L’heure de la décision prise dans le secret de son cœur ne réclame pas le droit au bonheur, — mais l’obéissance à l’appel qui est la seule source de satisfaction.

C’est pourquoi je vous dis : Veillez et ne laissez pas s’émousser votre sensibilité ! Il y va de votre âme. Si par ces paroles, dans lesquelles je vous livre le plus intime de moi-même, je pouvais vous contraindre, vous tous qui m’écoutez, à abattre l’imposture du monde qui veut vous endor­mir et si je pouvais vous forcer à ne plus pouvoir vivre sans réfléchir, à ne plus trembler à l’idée du respect de la vie et de la grande compassion uni­verselle, en vous y plongeant de toute votre âme, alors je m’estimerais comblé de satisfaction et je bénirais l’aboutissement de mon activité, même si la prédication devait m’être interdite demain, ou même si jusqu’à présent elle avait été un échec et que désormais il en soit de même.

Moi-même, qui d’habitude éprouve une véri­table peur à exercer une influence sur les hommes à cause des responsabilités qu’on y encourt, je voudrais avoir le pouvoir de vous ensorceler pour vous amener à la compassion, afin que chacun de vous ressente la grande douleur dont on ne se détache plus et que vous parveniez à la sagesse à travers la compassion, car alors il me serait permis de penser que vous êtes sur le chemin du bien sans risque de vous égarer. « Nul ne vit pour lui-même. » Que cette parole nous poursuive sans jamais nous accorder de repos jusqu’au jour où on nous couchera dans la tombe.